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Repenser la puissance d’agir des locuteurs avec Judith Butler

Dans Le Pouvoir des mots, Judith Butler travaille le concept de performativité du langage à travers l’étude des discours injurieux [hate speeches]. Sa question de départ est la suivante : par quels mécanismes (linguistiques, historiques, psychanalytiques et juridiques) un discours devient-il blessant ? Pour répondre à cette question, elle se penche tout d’abord sur le pouvoir de l’interpellation. Puis elle repère l’importance de l’historicité des contextes d’énonciation dans leur contribution à la force que possède tout acte perlocutoire. Enfin, elle insiste sur la non adéquation entre actes de discours et conduite, afin de redonner aux « victimes » d’injures leur puissance d’agir.

La métaphore physique, inspirée par les effets somatiques qu’une insulte ou qu’une menace peut provoquer chez le destinataire de tels actes de parole, paraît inévitable dans la qualification du discours « blessant ». Si le corps est à ce point engagé dans l’échange linguistique, c’est qu’il existe ce que Judith Butler nomme « la vulnérabilité linguistique ». Nous nous constituons en tant que sujet par et dans la parole. Le discours nous précédant et nous succédant, c’est dans et par le discours de l’Autre que nous construisons notre subjectivité. Pour les êtres parlants en effet, « […] leur posture linguistique les uns à l’égard des autres, leur vulnérabilité linguistique les uns à l’égard des autres, n’est pas quelque chose qui vient simplement s’ajouter aux relations sociales. C’est l’une des formes primaires que prend cette relation[1]. » Dans de telles circonstances, nommer quelqu’un par une parole injurieuse, c’est non seulement lui attribuer une place – de dominé – dans  un contexte énonciatif, mais c’est également participer à l’élaboration d’une catégorie ou d’une norme, que le destinataire de l’injure risque de prendre en considération dans son processus de subjectivation. « La marque imprimée par l’interpellation n’est pas descriptive mais inaugurale. Elle cherche à introduire une réalité plutôt qu’à rendre compte d’une réalité existante ; et elle accomplit cette introduction en citant une convention existante[2]. » Le pouvoir ainsi conféré à l’interpellation et au fait de nommer semble sans borne. On peut alors se demander si la constitution du sujet par l’acte de parole injurieux est définitive.

Pour répondre à cette seconde question, Judith Butler reprend le concept de performativité d’Austin en insistant sur le rôle primordial que tient le contexte d’énonciation repris dans sa dimension temporelle. Car « un acte n’est pas un événement momentané, mais un nœud complexe d’horizons temporels, la condensation d’une itérabilité qui excède le moment qu’elle suscite[3]. » Le caractère blessant d’un terme injurieux provient donc de ces contextes d’utilisation précédents, de son historique illocutoire. Il deviendrait alors possible de se réapproprier un mot insultant, en en changeant le contexte d’utilisation. C’est pourquoi l’on continue d’écrire l’histoire des énonciations du discours injurieux à chaque fois que l’on reprend ce discours dans le cadre de nouveaux contextes, sans cesse redéfinis. Les mots injurieux peuvent ainsi être recontextualisés sur des modes positifs. Face aux auteurs défendant le fait que l’acte de discours de haine prend place dans un contexte de domination structurale qu’il réactualise au moment de son énonciation, plaçant de faite l’autre en position de domination et constituant par là le site de reproduction du pouvoir, Judith Butler se demande si, étant donné les fortes probabilités de ratés que contient chaque acte, il n’existerait pas plutôt une possibilité d’échec qu’il s’agirait de jouer au moment de chacun de ces actes. Il faut alors disjoindre le discours des conventions qui l’étayent, comme par exemple les conventions juridiques qui, en censurant les discours de haine, ne font que délimiter leur champ. En effet, même pour le critiquer, reprendre le discours de haine c’est toujours le réactualiser et faire revivre le traumatisme inaugural, et il ne suffit pas d’en interdire l’usage pour abolir le traumatisme. Pour guérir le traumatisme, il serait judicieux de travailler les discours dans leur répétition car une réappropriation du terme injurieux ne peut se faire que progressivement, contexte après contexte, constituant une longue évolution des emplois du terme. (Exemple de queer ou de nigger en anglais). Le rap fournit un bon exemple de réappropriation de termes injurieux, réappropriation qui « devient le site d’une remise en scène traumatique de l’injure, dans laquelle cependant la signification et la valeur de communication des termes ne sont plus conventionnelles, puisque ces termes sont eux-mêmes mis en avant comme des objets discursifs, comme des conventions linguistiques à la fois puissantes et arbitraires, indociles et ouvertes à une réutilisation[4]. » C’est pourquoi on peut affirmer que la puissance d’agir est du côté des locuteurs et pas seulement de l’Etat et de sa censure. L’auteure l’affirme en ces mots : « Au lieu de la censure d’Etat, une lutte linguistique, sociale et culturelle, se déroule, où la puissance d’agir est dérivée de l’injure et où l’injure est contrée par cette dérivation même[5]. »

Une première puissance d’agir est donc conférée aux locuteurs par le pouvoir de réappropriation du discours injurieux via son utilisation dans de nouveaux contextes originaux qui permettraient d’influer sur l’évolution de la charge négative initialement associée à l’injure. Mais Judith Butler remarque également que la non adéquation parfaite entre actes de discours et conduite, c’est-à-dire entre actes illocutoires et effets perlocutoires notables, ouvre une seconde brèche à la subversion. Elle explique : « L’idée que le discours blesse semble reposer sur cette relation de discordance et d’inséparabilité entre le corps et la parole, mais aussi, par conséquent, entre la parole et ses effets[6]. » Or une menace, bien qu’elle produise des effets sur son destinataire, plus ou moins forts selon sa force illocutoire, au moment de son énonciation, n’implique pas sa transposition en conduite réelle dans le futur. Austin remarquait ainsi à propos des performatifs qu’il existait des actes heureux et malheureux. Pour l’auteure, « plus on suppose que le lien entre le domaine du discours et celui de la conduite est étroit, et plus la distinction entre les actes heureux et malheureux est occultée, plus fortes seront les raisons d’affirmer que ce discours a non seulement pour conséquence de produire une blessure, mais qu’il constitue en soi une telle blessure, devenant ainsi indéniablement une forme de conduite[7]. » Le risque de censure et de dérive paranoïaque devient élevé, comme le prouve l’exemple de la loi interdisant aux homosexuels de se déclarer homosexuels dans l’armée américaine, comme si une déclaration de préférence sexuelle revenait à une conduite d’attentat à la pudeur.

Alors que certains penseurs, comme Habermas, posent que l’univocité du langage est l’unique condition à toute participation politique non ambiguë, Judith Butler se demande plutôt si « affirmer qu’il y a une incommensurabilité potentielle entre l’intention et l’énonciation (ne pas dire ce qu’on veut dire), entre l’énonciation et l’action (ne pas faire ce qu’on dit) et entre l’intention et l’action (ne pas faire ce qu’on voulait faire), est-ce mettre en danger la condition linguistique de la participation politique, ou ces disjonction produisent-elles au contraire la possibilité d’une renégociation politiquement conséquente du langage, qui exploiterait le caractère indéterminé de ces relations ?[8] » En relativisant le pouvoir des énoncés performatifs, sans pour autant minimiser leurs effets traumatiques dans les processus de subjectivation, l’auteure du Pouvoir des mots réhabilite les locuteurs de leur puissance d’agir. C’est au sein même des discours qui se tiennent quotidiennement que l’on peut agir efficacement, en ayant conscience qu’ils fournissent autant de scènes sur lesquelles rejouer les possibilités de réappropriations qu’offrent de nouveaux contextes d’emplois positifs, mais également en essayant de faire échouer les effets perlocutoires des actes de discours injurieux, en mobilisant les espaces laissés vacants par la dissociation entre actes et conduites. « Ainsi, le fossé qui sépare l’acte de discours de ces effets futurs a des implications prometteuses : c’est le point de départ d’une théorie de la puissance d’agir linguistique qui offre une alternative à la recherche incessante de solutions légales au problème de la violence verbale[9]. »

Philippe Corcuff remarque qu’il semble aujourd’hui difficile d’y voir clair dans le champ des études critiques, les disciplines universitaires s’étant beaucoup divisées. Cette situation a fait naître le trouble, l’ambiguïté, mais du même coup a permis la complexification des pensées critiques. Les tensions entre les deux pôles de la critique de la domination et de la critique de l’émancipation, de plus en plus sensibles, font émerger de nouveaux modèles théoriques : « Il s’agit bien de « semer le trouble » (selon Butler) dans les rapports entre domination et émancipation, non pas pour les plaisirs du trouble ou des effets modes du trouble mais pour retrouver des repères partiels sur les routes critiques émancipatrices[10]. »

Car c’est bien ce qu’apporte Judith Butler : un espoir d’émancipation concret, à la portée de chacun. « Dans la dernière partie du Pouvoir des mots, Butler s’efforce de penser, avec Bourdieu et contre lui, comment une parole située socialement, incarnée et investie par des rapports de pouvoir, peut néanmoins remettre ces rapports en question, les rejouer et créer ainsi du nouveau[11]. » Pour cela, elle conteste l’affirmation de Bourdieu, selon laquelle « […] le plus important est peut-être que la réussite de ces opérations de magie sociale que sont les actes d’autorité ou, ce qui revient au même, les actes autorisés, est subordonnée à la conjonction d’un ensemble systématique de conditions interdépendantes qui composent les rituels sociaux[12]. » C’est, dans cette phrase, l’équivalence établie entre « être autorisé à parler » et « parler avec autorité » que Butler rejette, car pour elle, « c’est précisément cette assimilation entière de la force des énoncés à leur légitimité sociale qu’il faut mettre en question si l’on veut pouvoir penser l’efficacité de discours et de gestes émanant de ceux que rien n’autorise à parler, et qui, par leur parole même, brouillent les hiérarchies établies[13]. »

Ce n’est qu’en soutenant que la force du performatif ne se réduit pas à la position sociale, et donc au pouvoir symbolique de celui qui le prononce, qu’il devient possible de penser le jaillissement de la subversion, d’un « trouble » de l’ordre existant. En effet, « alors que Bourdieu souligne que tous [les locuteurs] obéissent presque toujours aux injonctions muettes de l’ordre existant, Butler, elle, remarque que tous ne lui obéissent jamais tout à fait exactement. Or, selon le point où l’on met l’accent, la perspective diffère du tout au tout. Chaque acte qui assure la permanence de la domination s’avère être l’occasion d’un décalage, d’une modification[14]. » C’est bien dans chacune des situations concrètes que nous propose de vivre le monde social tel qu’il est organisé, que les acteurs sociaux, jouent et rejouent des normes, mais jamais deux fois de la même manière. Judith Butler nous aide à redéfinir « les pratiques du sujet comme le lieu où les conditions sociales sont travaillées et retravaillées[15] », mettant l’émancipation à portée de main. Mais on peut pourtant se demander avec Charlotte Nordmann, si cette potentialité structurelle d’émancipation que nous offrent les situations ne mériterait pas d’être étudiée scientifiquement, sur le terrain. Aussi, « suffit-il d’affirmer que les normes ne peuvent, par définition, jamais être absolument respectées, et ne faudrait-il pas plutôt s’engager dans une enquête empirique et historique, et se demander dans quel contexte, dans quel cas, à quelles conditions une contestation fructueuse de l’ordre commun est possible ?[16] »


[1] BUTLER, Judith (2004), Le Pouvoir des mots, Amsterdam, Paris, p. 53

[2] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 56

[3] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 35

[4] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 140

[5] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 64

[6] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 33

[7] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 46

[8] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 131

[9] BUTLER, Judith (2004), Ouvr. Cit., p. 36

[10] CORCUFF, Philippe (2012), Ouvr. Cit., p. 34

[11] NORDMANN, Charlotte (2006), Ouvr. Cit., p. 141

[12] BOURDIEU, Pierre (1982), Ce que parler veut dire, Fayard, Paris, p. 109

[13] NORDMANN, Charlotte (2006), Ouvr. Cit., p. 106

[14] NORDMANN, Charlotte (2006), Ouvr. Cit., p. 143

[15] CORCUFF, Philippe (2012), Ouvr. Cit., p. 246

[16] NORDMANN, Charlotte (2006), Ouvr. Cit., p. 145

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